Le sursaut ou la faillite

Je ne suis pas le premier à l’écrire depuis hier, les terroristes nous tendent un piège.

Leurs ennemis sont la démocratie, la liberté d’expression et le multiculturalisme, cette idée que des hommes et des femmes de culture différente, de religion différente, peuvent vivre ensemble ; Charlie Hebdo incarnait ces trois valeurs, ses journalistes ont payé pour les défendre le prix du sang.

Ces barbares veulent nous dresser les uns contre les autres, faire taire les satires et les polémistes et mettre à genoux notre démocratie : ils n’y parviendront qu’avec notre complicité.

Les larmes ne sont pas encore sèches mais on entend déjà monter une petite musique.
Il faut rétablir la peine de mort, dit Marine Le Pen.
Il faut renforcer l’arsenal juridique, dit Claude Guéant.
Il faut que les musulmans se désolidarisent disent tant d’autres, comme s’il faisait le moindre doute qu’ils soient solidaires de cette barbarie.

On sent bien que la tentation est grande de les désigner comme bouc-émissaires. Le risque est immense, l’enjeu tout autant : c’est l’âme de la nation française qui est dans la balance. Il n’y a pas de danger plus grand pour les terroristes que le pluralisme des cultures et des idées. Leur idéologie mortifère repose sur la haine de l’autre parce qu’il est différent, ce à quoi nous devons répondre par l’amour de l’autre parce qu’il est différent. Sans compromission sur nos valeurs mais aussi sans amalgame.
Le Front National et d’autres tentent d’attiser en nous le feu de la colère, flattent nos instincts les plus primaires, la nation française est plus grande que cela, elle est plus belle que cela ! Elle doit aujourd’hui se relever et quitter la dangereuse pente sur laquelle je la vois engagée. Répondre à la haine par la haine la conduira à sa perte.

Le terrorisme est une arme psychologique. Il repose sur le constat d’une infinie asymétrie des forces. Rationnellement, les terroristes n’ont aucune chance de l’emporter. Leur seul espoir est de nous faire si peur que nous ferons nous-même le travail, voterons des lois sécuritaires d’exception parfaitement liberticides et nous dresserons les uns contre les autres.

C’était déjà précisément la voie que nous empruntions avant même les événements d’hier, je n’ose imaginer désormais jusqu’où nous portera ce vent mauvais.

À tous ceux qui comme moi sont terrifiés de ce que cela pourrait signifier, je dis, au travail. Battons nous pied à pied pour nos valeurs, reconquérons les coeurs un par un.

L’histoire dira si ce sinistre 7 janvier aura été le début du sursaut ou celui de la faillite.

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La France du 26 mai

Le résultat d’hier est implacable. Annoncée, prévisible depuis près de 18 mois, la victoire du Front National aux élections européennes est indiscutable et ceux qui tentent sans doute pour se rassurer de la relativiser se trompent. C’est assurément un événement majeur qui bouleverse profondément le paysage politique français.

Ce vote n’est pas qu’un vote sanction, c’est un vote d’adhésion. Comment ignorer la montée inexorable des discours xénophobes, anti islam, anti roms, antisémites ? Qui n’a pu constater dans son entourage qu’une certaine parole se libère, que des tabous tombent, que l’empathie pour les minorités et les plus démunis deviennent l’exception ? Marine Le Pen a réussi à faire opérer un glissement sémantique au concept de laïcité, secondée il faut bien le dire par une grande partie de la droite française et par une gauche droit-de-l’hommiste béate, engoncée dans les lourdeurs idéologiques héritées du syndicalisme étudiant et intellectuellement incapable de comprendre et manier deux concepts simultanément.
La laïcité, c’est la liberté de culte et l’ignorance par la République du fait religieux, qu’il n’a pour autant jamais été question de bannir de l’espace public. A-t-on rasé les églises en 1905 ? Interdit-on aux prêtres de porter le col romain ? La laïcité sert aujourd’hui d’excuse conceptuelle pour refuser de voir l’Islam que l’on se croit désormais en droit de critiquer, insulter, détester. La société française ne supporte littéralement plus ne serait-ce que de voir la différence, en l’occurrence le voile.
On se demande d’ailleurs de quoi elle a peur. Soyons clairs, quel que soit le projet des fondamentalistes islamistes, ils ont déjà perdu. S’il faut le dire disons-le : la France n’acceptera jamais la sharia, évidemment, fin du débat. Il faut assurément combattre de toutes nos forces toute idéologie qui viserait à remettre en cause nos valeurs fondamentales, mais pour tout vous dire, je suis bien plus inquiet de la capacité de nuisance du fondamentalisme chrétien qui a lui des relais et a su montrer sa capacité à influer sur le débat politique ces dernières années. Je suis de ceux qui croient que les racines de la France ce sont le combat des Lumières contre l’obscurantisme et la lutte pour la laïcité bien plus qu’un tapis de clochers. Jusqu’à preuve du contraire ceux qui en France et en Europe luttent contre le droit fondamental des femmes à disposer de leur corps, ceux qui défendent une vision essentialiste de la famille, ceux qui voudraient nous dire comment nous devons vivre notre identité et notre sexualité, ceux qui restent enfermés dans une vision éculée de la différence entre les hommes et les femmes, ce sont les chrétiens conservateurs et ils sont au pouvoir ou à ses portes.

Mais le problème est plus large. La France se sent menacée dans son identité parce que son identité est un mensonge.
Ce pays a vécu pendant soixante ans dans l’illusion collective de la grandeur, qu’un Général de Gaulle mégalomaniaque a réussi à lui transmettre et qui a été entretenue depuis par un régime grandiloquent, par une classe politique et médiatique indigente et par une communauté intellectuelle au mieux paresseuse et démissionnaire, au pire complice.
On a dit à cette société qu’elle était le phare du monde, qu’elle avait le meilleur système de santé, le meilleur système éducatif, le meilleur système social, une soi disant exception culturelle, la meilleure gastronomie, les meilleurs trains, les meilleurs avions et la meilleure armée. Le problème est que tout ceci est faux. Ce n’est pas grave en soi, encore faut-il l’accepter et comprendre qu’on peut très bien vivre sans être les meilleurs en tout. Parce que là est bien tout le problème. A la faveur de la crise et des rééquilibrages géopolitiques les rustines sautent, le rideau tombe, tout cela commence à se voir et les français paniquent. Ils versent dans le poujadisme, rejettent tout ce qui ressemble de près ou de loin à une élite ou à un corps constitué, et cherchent des boucs émissaires. Mauvais mélange.
Le Front National progresse parce qu’il répond à cette panique, en apportant une réponse simple à des problèmes compliqués. Du prêt à penser pratique et efficace : si la France n’est pas ce qu’on la fantasme, c’est à cause de l’Euro et des immigrés. Si on supprime l’un et rejette les seconds, ou l’inverse c’est selon, tous nos problèmes seront résolus ; la France redeviendra enfin cette grande puissance globale qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.
La vérité est qu’il n’est aucun pays, pas même les États-Unis, qui soit ce que la France se rêve être. Cette époque est révolue, le monde ne se limite plus à une petite dizaine de pays riches et puissants qui imposent leur loi à tous les autres. La mondialisation est passée par là. On peut débattre longtemps des bienfaits et méfaits de celle-ci, de sa nature idéologique ou non, il est difficile d’ignorer qu’elle est avant tout un fait historique.
Oui, des pays que nous regardions avec condescendance il y a quinze ans à peine sont aujourd’hui des puissances économiques et politiques majeures.
Oui, le coût de l’énergie augmente du fait d’une explosion de la demande internationale.
Oui, les Chinois, les Indiens, les Brésiliens forment aujourd’hui de très bons ingénieurs et voient se développer des classes moyennes bourgeoises au niveau de vie bientôt comparable au notre.
Oui, la dématérialisation de nombreux pans de nos vies et de nos économies nous mettent en concurrence directe avec ces classes moyennes éduquées.
Oui, notre population vieillit et le financement de notre modèle social par l’unique recours à l’emprunt n’est plus une solution viable.
Oui, pour être en mesure de payer quelqu’un 1000 euros net il faut produire 1700 euros de valeur ajoutée et c’est parfois un problème.
Je ne dis pas qu’il faut renoncer à tout, dilapider le modèle social et les acquis sociaux, mais nous devons nous poser la question de nos priorités, réfléchir au périmètre d’intervention de l’État, conclure un nouveau pacte social qui soit en phase avec les réalités du monde dans lequel nous vivons et qui donne une place et un rôle à chacun, quel que soit son âge. Parce qu’il est là aussi le danger. Une génération désabusée, qui finalement a compris le monde et ses rigueurs bien plus vite que la génération de ses parents et de ses grands-parents et à qui on laisse l’ardoise des gabegies passées. Cette génération là, soit elle ne vote plus, soit elle vote désormais Front National.

Elle n’en peut plus que le pouvoir soit confisqué par ses aînés, qu’on lui interdise l’accès au marché du travail. Elle n’en peut plus de vivre dans un pays où l’ambition est vue comme une tare, où l’innovation et la création d’entreprise sont des parcours du combattant administratifs et financiers, où les banques ne leur prêtent pas parce qu’ils ont le défaut de ne pas être nés rentiers.

J’ai peu d’espoir malheureusement, car qui va régler le problème ?
La gauche est sclérosée, constituée de petits potentats locaux et d’apparatchiks déformés puis formés à la politique dans les rangs des syndicats étudiants et des mouvements de jeunesse, où toute velléité à sortir de la doxa est immédiatement sanctionnée d’un enterrement de première classe, et où l’on répète les mêmes slogans depuis 1968 sans plus même les comprendre d’ailleurs. Mais si penser c’est mal, agir, c’est encore pire ! Mieux vaut passer quelques années à s’engueuler pour savoir qui est le plus social traître des deux plutôt que de mettre son énergie au service d’un projet entrepreneurial par exemple. Vous savez, l’entreprise, ce truc qui crée des emplois. Et puis après avoir été formés tant d’années à cette école du clientélisme, les pires d’entre eux parviennent à rentrer dans l’appareil des partis, pour ne plus jamais en sortir.

La droite ne vaut guère mieux, déchirée entre le conservatisme maladif de petits notables de province et le bougisme idiot d’agités qui régurgitent et répandent la bouillie idéologique qu’on vous enseigne dans les « business school », qui pensent qu’il faut « penser en process » et gérer l’État et ses services publics comme une entreprise. Comme le grand patronat qui, loin de représenter les entreprises françaises, représente cette idéologie du profit qui ne voit même plus de problème à rémunérer le capital bien plus que le travail, alors même que ce capital n’a jamais été aussi mobile, changeant, infidèle, à la recherche du profit de court terme.

Les citoyens, eux, se complaisent dans la médiocrité ambiante. On a arrêté d’essayer de s’élever. Quand on essaie de réfléchir à la politique et à l’organisation du monde on est tout de suite qualifié de bobo, insulte aussi floue que définitive, qui exclut comme l’intello de la classe est exclu à l’école primaire. La culture, les idées, les pensées complexes sont devenues des choses honteuses. Toute idée qui ne peut se réduire en quelques phrases est devenue trop complexe pour qu’on daigne s’y intéresser, tout mot de trois syllabes fait peur, on aime et lit les essais politiques quand ils font douze pages et ne sont pas trop subversifs. Sortir du rang, c’est risquer l’ostracisme. Penser et débattre autrement qu’avec des arguments réflexes prémâchés, c’est passer pour un illuminé. La princesse de Clèves, ça ne sert à rien, et Platon c’est chiant ; circulez, il n’y a plus rien à voir.

Et les médias, par définition et étymologie n’y peuvent pas grand-chose, à supposer qu’ils essaient même. Je pourrais développer, ce serait tirer sur l’ambulance.

Bref. Sale journée. Sale humeur. Peut-être demain trouverai-je des raisons d’espérer. Je vous avoue que ce matin, je sèche.

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Transparence : l’indignation sélective

Nous vivons dans une société où le droit à la protection de notre vie privée recule chaque jour. On est pisté, fiché, géolocalisé, scruté, filmé à longueur de journée. La grande distribution, les assurances, les banques, tous rivalisent d’imagination pour en connaître un peu plus sur nous, avec bien entendu rien d’autre que d’excellentes et philanthropiques intentions.

Sous le prétexte du terrorisme, l’État lui aussi s’immisce toujours plus dans la sphère privée. On surfe sur la peur de quelques victimes civiles pour justifier un glissement de nos lois vers un système toujours plus tendancieux et dangereux à l’opposée de la démocratie telle qu’on devrait la concevoir. On pourrait d’ailleurs penser que c’est là la victoire ultime des terroristes dont l’ennemi est avant tout la démocratie représentative libérale occidentale. Toujours est-il qu’en conséquence, jamais dans l’histoire l’État n’a eu entre ses mains autant d’outils de surveillance et donc d’oppression potentielle. Il suffirait d’un fou populiste, d’une période un peu trouble ou troublée, pour que ce système de surveillance censé protéger les citoyens se retourne brutalement contre eux.

Depuis quelques jours en me réveillant j’entends beaucoup de journalistes, de politiques, d’experts de tout poil nous expliquer que la démocratie est en grand danger, que nous allons vers un monde “à la 1984” (sic). Je devrais me réjouir me direz-vous, enfin, les têtes pensantes de notre monde prennent à bras le corps ce sujet qui à coup sûr définira le 21ème siècle !

Et bien, non. Figurez-vous que ce grave danger pesant sur nos épaules, symbole de la folle course vers la transparence fascisante, c’est la publication du patrimoine des élus. La belle affaire !

Un peu de décence, messieurs.

Vous êtes les premiers à voter toutes les lois sécuritaires liberticides qui vous sont présentées au Parlement. Vous installez toujours plus de vidéosurveillance dans vos villes. Vous avez voté des systèmes de surveillance des individus complêtement fous avec pour seul but de sauver les intérêts des dinosaures de l’industrie culturelle. Vous refusez de voir le problème que pose la rétention des données et le croisement des fichiers.

Tout cela repose sur un seul et unique argument : “Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez rien à craindre.” Cet argument balaie d’un revers de la main la présomption d’innocence et pourrait justifier bien des choses : “Si vous ne pratiquez pas d’activité illégale dans votre salon, vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que j’y installe un micro et des caméras n’est-ce pas ?”. Mais aussi et surtout mon préféré : “Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous ne verrez aucun inconvénient à ce que je regarde de plus près quel est votre patrimoine, n’est-ce pas ?

Alors oui, cette proposition relève un peu du voyeurisme, oui, la société de la transparence à tout prix n’est pas souhaitable, non, cela ne servira certainement à rien. Par contre, j’y vois une grande utilité : montrer les incohérences et les indignations sélectives de la plupart de nos élus qui, par bêtise, intérêt ou tout simplement paresse intellectuelle, refusent de voir que protéger à tout prix la vie privée des citoyens, c’est défendre, que dis-je sauver, la démocratie.

Il est encore temps, réveillez-vous !

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Infographie : inégalités de revenu et de patrimoine en France

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Le prix de l’essence augmente-t-il ?

Pour répondre à l’exaspération de beaucoup et respecter une des promesses de campagne, le gouvernement a annoncé cette semaine baisser les taxes sur les carburants pour faire baisser le prix de l’essence d’environ 6 centimes d’euros.
Cette décision se base sur le postulat que le prix de l’essence ne cesse d’augmenter. Mais est-ce la réalité ?
Le graphique ci-dessous présente le nombre de litres que peut s’acheter un Français au SMIC avec une heure de salaire (Séries de données disponible ici):

On constate que si le pouvoir d’achat d’essence a certes baissé depuis 2009, il reste à un niveau comparable à celui de toutes les années 1990 et très nettement au dessus de celui des années 1980.
Si l’on prend en compte les progrès technologiques très importants des dix dernières années, qui ont permis de réduire drastiquement la consommation des véhicules, on se rend compte que contrairement au sentiment général, le prix de l’essence n’a finalement pas réellement augmenté.

Pour la forme, j’ai reproduit le même graphique, mais en ajoutant le nouveau prix de l’essence après la baisse de 6 centimes. La hausse est, comme on pouvait s’y attendre, minime.

Encore une fois, attention aux idées reçues et aux raccourcis, la réalité n’est pas toujours celle que l’on croit !

 

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Solidarité gouvernementale : dernier avertissement pour les verts

Drôle de sortie que celle d’Arnaud Montebourg hier, qui a qualifié le nucléaire de “filière d’avenir”, mais très bon sujet pour un billet de rentrée après quelques semaines de repos ! Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi de lancer une séquence sur ce sujet lourd et polémique alors que la France a la tête dans les trousses, les cartables, les impôts et la pompe à essence ? Pour le comprendre, il faut revenir sur la semaine qui vient de s’écouler.

Cacophonie dans la majorité

Tout a commencé il y a une dizaine de jours, avec une attaque en règle de Jean-Luc Mélenchon contre l’action du gouvernement depuis le printemps : trop peu de réformes, pas assez de rupture, trop timide, les critiques pleuvent mais la plus importante concerne le traité européen que doit ratifier le parlement. En plus de s’y opposer sur le fond, Jean-Luc Mélenchon critique également la forme d’adoption et réclame que sa ratification soit soumise à un référendum. Hors de question pour le gouvernement

Puis sont arrivées les universités d’été d’EELV où l’on a pu voir un Daniel Cohn-Bendit atterré, se battant corps et âmes contre Eva Joly et les deux présidents de groupe Jean-Vincent Placé et François de Rugy qui souhaitent que les groupes EELV à l’Assemblée et au Sénat votent contre la ratification du traité.

Enfin, même à la Rochelle certains socialistes comme Marie-Noëlle Lienemann se sont distingués en annonçant ne pas vouloir voter le traité.

Dernière sommation

Après cette semaine de flottement, la majorité semblait perdre de sa cohésion, il était temps de reprendre la main. Lors de son discours à la Rochelle le Premier ministre a été clair : il demande à sa majorité de le soutenir, sans ambigüité et sans états d’âmes et le Président de la République en fera certainement de même dans les prochains jours ou les prochaines semaines.

Mais le véritable avertissement, c’est Arnaud Montebourg qui a été chargé de l’adresser hier. Rien ne portait à croire que le nucléaire serait le sujet de rentrée et rien d’ailleurs ne le justifie. Ce qu’il a dit n’engage à rien, ne change rien, et n’aura aucune conséquences à court ou moyen terme sur l’action du gouvernement en la matière. Cette déclaration n’a qu’un seul but, adresser un message clair aux députés et ministres EELV : rentrez dans le rang ou sortez du gouvernement, si vous ne nous soutenez pas, tous les accords passés seront caduques et tout sera sur la table, y compris le nucléaire, dernier avertissement.

La rentrée s’annonce chaude, nous en reparlerons.

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La neutralité du net pour les nuls et les ministres

Lors d’une table ronde sur le numérique vendredi, la ministre déléguée en charge de l’économie numérique Fleur Pellerin (@fleurpellerin) a annoncé devant une assemblée de spécialistes médusés qu’elle considérait que la neutralité du net était «un concept américain qui a tendance à favoriser les intérêts économiques de Google, Apple et consorts». Les spécialistes et technophiles bien renseignés en tout genre sont unanimes : elle aurait mieux fait de se taire.

Mais en fait, c’est quoi la neutralité du net ? C’est un sujet absolument fondamental, à la fois technique et politique qui mérite un débat public, mais encore faut-il que chacun sache de quoi il s’agit.

Définition et principe

Sur internet, les informations transitent par des “routeurs”. Elles circulent sous la forme de “paquets” qu’on peut assimiler à une lettre ou à un colis postal : une enveloppe fermée avec une adresse d’expédition et une adresse de destination.
Ce sont les routeurs qui permettent à une information venant d’une personne A de trouver son chemin jusqu’à la personne B, en lisant l’adresse de destination.

La neutralité du réseau, c’est garantir que le transit par ces routeurs se fait sans discrimination de :
- provenance ou de destination
- type de données transmises
- protocole (la technologie) utilisé

C’est cette neutralité du réseau qui garantit à la fois l’innovation et la démocratie, c’est pourquoi la remettre en cause est une double erreur.

La neutralité garantit l’innovation

Sur un réseau neutre, tous les services ont une égalité de traitement, y compris ceux qui n’existent pas encore ! Chaque nouvel acteur, chaque nouveau service a l’assurance d’être traité par les opérateurs de réseau à égalité avec les géants du web. Si l’on favorisait le trafic de Facebook ou Youtube, pour qu’ils soient plus rapides par exemple, l’innovation serait complètement inhibée puisqu’il serait extrêmement difficile pour un autre acteur d’émerger.
C’est la neutralité d’internet qui a permis l’émergence de nombreux services que chacun utilise au quotidien : téléphonie sur IP, streaming vidéo, etc.

On comprend bien que dire que la neutralité du net est un concept qui profite aux géants américains est une aberration, puisqu’il permet justement l’émergence de concurrents et est l’un des seuls remparts existants face aux monopoles que sont devenues ces entreprises.

La neutralité garantit la démocratie

Peut-être plus important encore, la neutralité du réseau est un rempart contre toutes les formes de censure d’internet.
Reprenons la métaphore du centre de tri de la poste. Pour instaurer une priorité entre services, il faudrait que les routeurs puissent lire le contenu des paquets de données. C’est comme si la Poste ouvrait toutes les lettres, analysait ce qu’elles contiennent et décide d’en envoyer certaines en priorité, d’en garder d’autres un moment avant de les envoyer, ou de les détruire sans les distribuer. On imagine aisément les dérives que la généralisation de ces pratiques pourrait engendrer.

Cette technique s’appelle le Deep Packet Inspection (DPI), ou analyse des paquets en profondeur en bon français. Le DPI est d’ores et déjà largement utilisé en Chine, en Iran, en Syrie et ailleurs pour espionner les utilisateurs du réseau. La France exporte d’ailleurs dans de nombreuses dictatures du matériel permettant le DPI à grande échelle, et certains aimeraient déployer des systèmes de ce type dans l’hexagone, notamment pour lutter contre les échanges en ligne de biens culturels.

Aller plus loin. Attention à l’intégration verticale du secteur

La neutralité du net est également mise en danger par une tendance à l’intégration verticale du secteur : des fournisseurs d’accès deviennent des distributeurs de contenu et parfois même des créateurs de contenu. Orange par exemple, fournisseur d’accès est également propriétaire de droits de diffusion et producteurs de biens culturels.

Pourquoi cela pose-t-il problème ? Orange est propriétaire de Dailymotion, concurrent direct de Youtube et de nombreux autres services de streaming. L’entreprise est également détentrice de droits de retransmission d’événements sportifs et producteur de cinéma. Sans neutralité du réseau, on peut tout à fait imaginer qu’Orange assure à Dailymotion un débit supérieur à celui de Youtube pour ses abonnés, de même pour les films qu’elle produit et les événements qu’elle diffuse.

La conséquence serait un Internet balkanisé, figé, contrôlé de bout en bout par quelques grands géants, qui ne serait plus le terreau fantastique d’innovations qu’il a été pendant les quinze dernières années. Le seul remède est une désintégration verticale, sous la contrainte s’il le faut, car aujourd’hui bien plus que les monopoles (combattus par la commission européenne et les autorités fédérales américaines) c’est cette intégration verticale qui empêche les concurrents d’émerger.

 

Ce sujet est fondamental et mérite d’être compris par le plus grand nombre. J’espère que cet exercice de vulgarisation vous aura permis d’y voir plus clair, que vous soyez, d’ailleurs, simple citoyen ou ministre de la République.

 

UPDATE du 24/07 20h

Grâce à @jeanBirnbaum, voici le transcript complet des propos de Fleur Pellerin :

La neutralité du net, c’est l’idée que les opérateurs doivent proposer un service de manière universelle et sans discrimination à tous les citoyens. Qu’ils consomment beaucoup de bande passante ou pas beaucoup, quels que soient les contenus qu’ils regardent. C’est un sujet sur lequel ont travaillé deux députés [La Raudière et Erhel] donc nous allons probablement reprendre ces travaux et proposer une loi. Mais j’emets une réserve, c’est que la neutralité du net c’est un concept américain, qui a tendance à favoriser très considérablement les intérêts économiques de Google, Facebook, Apple et consorts. Donc je pense qu’il faut faire aussi un peu attention lorsqu’on est sur du principe théorique, à ne pas non plus se tirer une balle dans le pied, donc à faire en sorte de respecter les droits des internautes mais également les intérêts économiques des pays de l’Union Européenne. Donc il faut faire vraiment attention à ces deux volets du débat.

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Livre : L’âge de la multitude de @Nicolas_Colin et @HenriVerdier

Arrêtez tout ce que vous faites.

Posez ce dernier Marc Lévy honteux, cachez ces mémoires de Roselyne Bachelot que je ne saurais voir, et remisez définitivement votre exemplaire fétiche de «comment devenir riche sur les internets du web pour les nuls».

LE livre de votre été, c’est celui là :

L’âge de la multitude par Nicolas Colin et Henri Verdier

Que vous soyez intéressé par la politique, l’économie, la technologie, ou tout simplement par les changements dans la société que génère la révolution numérique, ce livre est pour vous ! Je ne saurais vous recommander trop chaudement son achat et sa lecture immédiate.

Il est disponible en édition brochée ici (21.75€) ou en ebook (kindle ou epub pour 9.99€).

L’âge de la multitude, c’est aussi un blog dont je vous recommande également la lecture : http://colin-verdier.com/

Bonne lecture !

Quatrième de couverture :

Et si nous étions devenus, sans le savoir, les principaux acteurs de l’économie numérique ? Si nos vies, nos interactions, nos créations étaient la source déterminante de la valeur et de la croissance ?
Un monde nouveau, né de la révolution numérique, consacre le règne de milliards d’individus désormais instruits, équipés et connectés. Ensemble, ils forment une puissante multitude qui bouleverse l’ancien ordre économique et social. Loin d’être l’affaire des seules entreprises technologiques, l’économie numérique est au contraire dominée par ceux — entreprises, administrations, associations — qui ont su s’allier à cette multitude. Après la révolution numérique, l’enjeu stratégique est de susciter, de recueillir et de valoriser la créativité des individus.
Tel est le sens de cet essai, souvent radical et décapant, qui invite entrepreneurs et politiques à comprendre et à utiliser la valeur considérable créée par chacun d’entre nous.

 

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IRFM : le problème n’est pas là

Un mini scandale agite le web ces jours-ci : les députés ont voté contre la fiscalisation de l’IRFM (Indemnité représentative de Frais de Mandat) non utilisée à des fins professionnelles.

C’est contre-intuitif, mais ils ont raison car le scandale n’est pas là, explications.

L’IRFM (6412 euros) est une indemnité versée aux députés en plus de leur salaire (environ 5200 euros), servant à faire face aux dépenses liées à leur fonction (et uniquement celles-ci) : frais de déplacement ou de représentation, location d’une permanence, financement de leur site internet, etc.

Seulement, cette enveloppe n’est pas toujours complètement dépensée, et les députés gardent (dans l’immense majorité des cas) le restant comme rémunération. C’est ce « reste » que la proposition de loi du député centriste Charles de Courson voulait fiscaliser. Les députés ont voté contre, et ils ont eu raison.

Fiscaliser la part non dépensée de l’IRFM, cela revient à légitimer cette pratique scandaleuse : les députés ne devraient pas pouvoir garder l’argent dont ils n’ont pas besoin. Pour cela la solution est simple : obliger les députés à publier et justifier toutes leurs notes de frais, comme c’est le cas dans de nombreux pays. Il serait grand temps.

 

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Aujourd’hui plus que jamais, maintenons notre effort de défense !

A la faveur de la crise économique et peut-être de l’élection d’un président de gauche, le vieux serpent de mer de l’antimilitarisme refait surface. L’idée que l’on dépenserait trop pour notre défense nationale aura été une des tendances du weekend : sur Twitter pendant le défilé et ensuite dans les fils de commentaires des articles des grands sites d’information, ainsi que dans la presse puisque Libération a fait sa une du weekend sur le désarmement nucléaire.

Le pacifisme naïf qui suinte derrière bon nombre de ces réactions m’agace, voici pourquoi.

Les séries de données ayant servi à la construction des graphiques sont disponibles ici.

Les chiffres

En 2012, la France a consacré 38,2 milliards d’euros à sa défense, dont 3,3 ont été affectés au maintien de la force de dissuasion nucléaire. Il s’agit du troisième poste en valeur, derrière l’enseignement scolaire (62 milliards d’euros) et le remboursement de la dette (50 milliards d’euros).

Les trois graphiques ci-dessous montrent les dépenses et efforts militaires comparés entre les principales forces militaires dans le monde. On constate que la France est la seule avec la Russie à avoir diminué ses dépenses militaires au cours des vingt dernières années (-9%). A l’inverse les autres grandes puissances et les pays émergents ont sensiblement augmenté les leurs : +464% pour la Chine, +185% pour le Brésil, +182% pour l’Inde, +45% pour les Etats-Unis. Le Royaume-Uni, dont la puissance militaire est très semblable à celle de la France, a consenti une augmentation de son budget de défense de 13%

 

 

Attention à la fin de l’histoire

J’entends parfaitement l’argument qui veut qu’en temps de crise il pourrait être opportun de dégager des marges de manœuvre budgétaires en réduisant les crédits alloués à la défense au profit de la recherche, la santé, l’éducation, ou la réduction des déficits. Après tout, la France n’a pas été en guerre avec ses voisins depuis plus de soixante ans, le territoire national est sanctuarisé par la dissuasion nucléaire et le dernier grand engagement militaire français remonte à la guerre d’Algérie (1.8 millions de soldats mobilisés). Le temps passant, la mémoire et les souvenirs d’une France en guerre se diluent. La grande majorité des français d’aujourd’hui n’a jamais connu la guerre, si bien qu’ils n’imaginent pas que la France puisse un jour à nouveau connaître cette situation.

Cependant, je crois qu’il faut se méfier d’une vision trop linéaire de l’histoire, qui voudrait que nous ne retournerons jamais en arrière. Que sont 50 ans à l’échelle de l’histoire ? Rien ne laisse à penser aujourd’hui que le XXIème siècle sera plus pacifique que le XXème, bien au contraire. Il y a quelques jours à peine, le National Intelligence Council (NIC), branche de la CIA chargée de la prospective publiait son rapport quinquennal sensé prévoir quel sera le monde dans vingt ans. Des trois scénarios proposés, deux sont hautement pessimistes, et l’optimiste est qualifié de “peu probable”.

Dans ces conditions, baisser les crédits de la défense est une aberration, sauf à renoncer définitivement à notre statut de puissance et à notre indépendance politique, diplomatique et économique. Le scénario d’une baisse temporaire des crédits de défense pendant la crise n’est pas non plus valable. Les équipements de 2030-2050 résulteront des investissements en recherche et développement consentis aujourd’hui. Assécher ces financements aujourd’hui, c’est condamner l’industrie de défense française.

Les conséquences d’une telle décision dépasseraient les frontières du seul hexagone : la France étant avec le Royaume-Uni le seul pays européen à maintenir un effort de défense soutenu, c’est toute la défense européenne qui serait condamnée.

L’impératif de l’Europe de la défense

Il est communément admis qu’il ne sera plus possible dans les décennies à venir pour une puissance moyenne comme la France de maintenir son armée à un niveau technologique suffisant pour peser. La France, isolée, est condamnée à devenir une puissance marginale : son poids démographique est négligeable (moins de 1%) et son déclin économique relatif est inéluctable.
C’est pour cela qu’il est plus que jamais urgent de construire l’Europe de la Défense. Jusqu’aux années 2000, la défense européenne reposait sur un paradigme qui prévalait depuis la fin de la seconde guerre mondiale : ce sont aux Etats-Unis que revient la responsabilité de la défense du continent. C’est aujourd’hui terminé. En 1987 il y avait 320000 militaires étatsuniens sur le continent européen, ce nombre devrait être de moins de 60000 en 2015. Ce désengagement massif (au profit du Moyen-Orient et de la zone Asie-Pacifique) rend l’Europe vulnérable, devant se reposer sur les seules forces armées de la France et du Royaume-Uni et sur leur dissuasion nucléaire.
Jusqu’à quand cette situation sera-t-elle tenable ? Il est de la responsabilité des dirigeants européens d’avancer dans la construction de la défense européenne. Il ne sera plus possible bien longtemps de laisser à deux pays la responsabilité et la charge financière de la défense et de la dissuasion nucléaire pour 25 autres Etats.

Nous vivons une période de transition. De 1945 à 1991 le monde était bipolaire, il était devenu unipolaire à la chute de l’URSS, et devient résolument multipolaire. L’équilibre géostratégique mondial est encore incertain et il est difficile de prédire de quoi le XXIème siècle sera fait, politiquement, économiquement et militairement et c’est pourquoi, plus que jamais, si vis pacem, para bellum.

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