La neutralité du net pour les nuls et les ministres

Lors d’une table ronde sur le numérique vendredi, la ministre déléguée en charge de l’économie numérique Fleur Pellerin (@fleurpellerin) a annoncé devant une assemblée de spécialistes médusés qu’elle considérait que la neutralité du net était «un concept américain qui a tendance à favoriser les intérêts économiques de Google, Apple et consorts». Les spécialistes et technophiles bien renseignés en tout genre sont unanimes : elle aurait mieux fait de se taire.

Mais en fait, c’est quoi la neutralité du net ? C’est un sujet absolument fondamental, à la fois technique et politique qui mérite un débat public, mais encore faut-il que chacun sache de quoi il s’agit.

Définition et principe

Sur internet, les informations transitent par des “routeurs”. Elles circulent sous la forme de “paquets” qu’on peut assimiler à une lettre ou à un colis postal : une enveloppe fermée avec une adresse d’expédition et une adresse de destination.
Ce sont les routeurs qui permettent à une information venant d’une personne A de trouver son chemin jusqu’à la personne B, en lisant l’adresse de destination.

La neutralité du réseau, c’est garantir que le transit par ces routeurs se fait sans discrimination de :
- provenance ou de destination
- type de données transmises
- protocole (la technologie) utilisé

C’est cette neutralité du réseau qui garantit à la fois l’innovation et la démocratie, c’est pourquoi la remettre en cause est une double erreur.

La neutralité garantit l’innovation

Sur un réseau neutre, tous les services ont une égalité de traitement, y compris ceux qui n’existent pas encore ! Chaque nouvel acteur, chaque nouveau service a l’assurance d’être traité par les opérateurs de réseau à égalité avec les géants du web. Si l’on favorisait le trafic de Facebook ou Youtube, pour qu’ils soient plus rapides par exemple, l’innovation serait complètement inhibée puisqu’il serait extrêmement difficile pour un autre acteur d’émerger.
C’est la neutralité d’internet qui a permis l’émergence de nombreux services que chacun utilise au quotidien : téléphonie sur IP, streaming vidéo, etc.

On comprend bien que dire que la neutralité du net est un concept qui profite aux géants américains est une aberration, puisqu’il permet justement l’émergence de concurrents et est l’un des seuls remparts existants face aux monopoles que sont devenues ces entreprises.

La neutralité garantit la démocratie

Peut-être plus important encore, la neutralité du réseau est un rempart contre toutes les formes de censure d’internet.
Reprenons la métaphore du centre de tri de la poste. Pour instaurer une priorité entre services, il faudrait que les routeurs puissent lire le contenu des paquets de données. C’est comme si la Poste ouvrait toutes les lettres, analysait ce qu’elles contiennent et décide d’en envoyer certaines en priorité, d’en garder d’autres un moment avant de les envoyer, ou de les détruire sans les distribuer. On imagine aisément les dérives que la généralisation de ces pratiques pourrait engendrer.

Cette technique s’appelle le Deep Packet Inspection (DPI), ou analyse des paquets en profondeur en bon français. Le DPI est d’ores et déjà largement utilisé en Chine, en Iran, en Syrie et ailleurs pour espionner les utilisateurs du réseau. La France exporte d’ailleurs dans de nombreuses dictatures du matériel permettant le DPI à grande échelle, et certains aimeraient déployer des systèmes de ce type dans l’hexagone, notamment pour lutter contre les échanges en ligne de biens culturels.

Aller plus loin. Attention à l’intégration verticale du secteur

La neutralité du net est également mise en danger par une tendance à l’intégration verticale du secteur : des fournisseurs d’accès deviennent des distributeurs de contenu et parfois même des créateurs de contenu. Orange par exemple, fournisseur d’accès est également propriétaire de droits de diffusion et producteurs de biens culturels.

Pourquoi cela pose-t-il problème ? Orange est propriétaire de Dailymotion, concurrent direct de Youtube et de nombreux autres services de streaming. L’entreprise est également détentrice de droits de retransmission d’événements sportifs et producteur de cinéma. Sans neutralité du réseau, on peut tout à fait imaginer qu’Orange assure à Dailymotion un débit supérieur à celui de Youtube pour ses abonnés, de même pour les films qu’elle produit et les événements qu’elle diffuse.

La conséquence serait un Internet balkanisé, figé, contrôlé de bout en bout par quelques grands géants, qui ne serait plus le terreau fantastique d’innovations qu’il a été pendant les quinze dernières années. Le seul remède est une désintégration verticale, sous la contrainte s’il le faut, car aujourd’hui bien plus que les monopoles (combattus par la commission européenne et les autorités fédérales américaines) c’est cette intégration verticale qui empêche les concurrents d’émerger.

 

Ce sujet est fondamental et mérite d’être compris par le plus grand nombre. J’espère que cet exercice de vulgarisation vous aura permis d’y voir plus clair, que vous soyez, d’ailleurs, simple citoyen ou ministre de la République.

 

UPDATE du 24/07 20h

Grâce à @jeanBirnbaum, voici le transcript complet des propos de Fleur Pellerin :

La neutralité du net, c’est l’idée que les opérateurs doivent proposer un service de manière universelle et sans discrimination à tous les citoyens. Qu’ils consomment beaucoup de bande passante ou pas beaucoup, quels que soient les contenus qu’ils regardent. C’est un sujet sur lequel ont travaillé deux députés [La Raudière et Erhel] donc nous allons probablement reprendre ces travaux et proposer une loi. Mais j’emets une réserve, c’est que la neutralité du net c’est un concept américain, qui a tendance à favoriser très considérablement les intérêts économiques de Google, Facebook, Apple et consorts. Donc je pense qu’il faut faire aussi un peu attention lorsqu’on est sur du principe théorique, à ne pas non plus se tirer une balle dans le pied, donc à faire en sorte de respecter les droits des internautes mais également les intérêts économiques des pays de l’Union Européenne. Donc il faut faire vraiment attention à ces deux volets du débat.

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Email this to someone
Cet article a été publié dans Politique, technologie avec les mots-clefs : , , , . Bookmarker le permalien. Laisser un commentaire ou faire un trackback : URL de trackback.

5 commentaires

  1. Le 25 juillet 2012 à 9 h 05 min | Permalien

    Très bon résumé, très pédagogique.

  2. grattmandu03
    Le 31 août 2012 à 13 h 40 min | Permalien

    Très bon article, je trouve la métaphore avec la poste très bien trouvée.

  3. Seven
    Le 1 juillet 2013 à 0 h 44 min | Permalien

    Je me joins aux précédents commentaires pour dire que cet article est vraiment intéressant. Autre chose que ce qu’on peux généralement lire sur Yahoo! et consorts !
    Ceci dit, on peux voir à quel point ce gouvernement est d’un amateurisme vraiment minable…
    Aucun de ces ministres ne sait exactement de quoi il parle. C comme ça lorsqu’on recrute uniquement par amitié ou parce qu’on leur doit quelque chose.
    Maintenant j’espère qu’ils ne toucheront pas internet. Car s’il y a un espace qui est encore un tout p’tt peu libre dans ce pays c bien le net.
    Et là encore que ce soit le gouvernement ou certains sites, mais ils nous enlèvent des droits que je considère fondamentaux, comme la liberté de parole par ex. Hors, on vois qu’il y a de plus en plus de modérateurs qui la plupart du temps sont étranger et te font sauter des posts car ne comprenant pas toujours certains mots de la langue de Molière.
    Mais bon, merci pour cet article en tout cas !

  4. Maury du 16
    Le 14 octobre 2014 à 9 h 30 min | Permalien

    Suite à l’émission « On est plus des pigeons » de France 4 où le sujet de la neutralité du Net a été abordé, je suis arrivée à votre article très explicite ! merci.

2 trackbacks

  1. Par Neutralité du Net, qui suis-je ? | Coulisses de Juan le 25 juillet 2012 à 7 h 29 min

    [...] Un billet très pédagogique sur la neutralité du Net. Le mien ne l’était pas, et n’avait pas la prétention de [...]

  2. [...] Plus d’informations Related Posts:La neutralité du Net, par Jean-Pierre ArchambaultInternet : pour le partage et la neutralité des réseauxFrançois Fillon demande la généralisation des formats ouverts pour l’administrationMars 500 : demain, vivez le retour sur Terre des voyageurs immobilesUn site pour dénoncer les bridages imposés par les opérateursTags: neutralité du net [...]

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *

*
*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Plus dans Politique, technologie
Livre : L’âge de la multitude de @Nicolas_Colin et @HenriVerdier

Arrêtez tout ce que vous faites. Posez ce dernier Marc Lévy honteux, cachez ces mémoires de Roselyne Bachelot que je...

Fermer