La France du 26 mai

Le résultat d’hier est implacable. Annoncée, prévisible depuis près de 18 mois, la victoire du Front National aux élections européennes est indiscutable et ceux qui tentent sans doute pour se rassurer de la relativiser se trompent. C’est assurément un événement majeur qui bouleverse profondément le paysage politique français.

Ce vote n’est pas qu’un vote sanction, c’est un vote d’adhésion. Comment ignorer la montée inexorable des discours xénophobes, anti islam, anti roms, antisémites ? Qui n’a pu constater dans son entourage qu’une certaine parole se libère, que des tabous tombent, que l’empathie pour les minorités et les plus démunis deviennent l’exception ? Marine Le Pen a réussi à faire opérer un glissement sémantique au concept de laïcité, secondée il faut bien le dire par une grande partie de la droite française et par une gauche droit-de-l’hommiste béate, engoncée dans les lourdeurs idéologiques héritées du syndicalisme étudiant et intellectuellement incapable de comprendre et manier deux concepts simultanément.
La laïcité, c’est la liberté de culte et l’ignorance par la République du fait religieux, qu’il n’a pour autant jamais été question de bannir de l’espace public. A-t-on rasé les églises en 1905 ? Interdit-on aux prêtres de porter le col romain ? La laïcité sert aujourd’hui d’excuse conceptuelle pour refuser de voir l’Islam que l’on se croit désormais en droit de critiquer, insulter, détester. La société française ne supporte littéralement plus ne serait-ce que de voir la différence, en l’occurrence le voile.
On se demande d’ailleurs de quoi elle a peur. Soyons clairs, quel que soit le projet des fondamentalistes islamistes, ils ont déjà perdu. S’il faut le dire disons-le : la France n’acceptera jamais la sharia, évidemment, fin du débat. Il faut assurément combattre de toutes nos forces toute idéologie qui viserait à remettre en cause nos valeurs fondamentales, mais pour tout vous dire, je suis bien plus inquiet de la capacité de nuisance du fondamentalisme chrétien qui a lui des relais et a su montrer sa capacité à influer sur le débat politique ces dernières années. Je suis de ceux qui croient que les racines de la France ce sont le combat des Lumières contre l’obscurantisme et la lutte pour la laïcité bien plus qu’un tapis de clochers. Jusqu’à preuve du contraire ceux qui en France et en Europe luttent contre le droit fondamental des femmes à disposer de leur corps, ceux qui défendent une vision essentialiste de la famille, ceux qui voudraient nous dire comment nous devons vivre notre identité et notre sexualité, ceux qui restent enfermés dans une vision éculée de la différence entre les hommes et les femmes, ce sont les chrétiens conservateurs et ils sont au pouvoir ou à ses portes.

Mais le problème est plus large. La France se sent menacée dans son identité parce que son identité est un mensonge.
Ce pays a vécu pendant soixante ans dans l’illusion collective de la grandeur, qu’un Général de Gaulle mégalomaniaque a réussi à lui transmettre et qui a été entretenue depuis par un régime grandiloquent, par une classe politique et médiatique indigente et par une communauté intellectuelle au mieux paresseuse et démissionnaire, au pire complice.
On a dit à cette société qu’elle était le phare du monde, qu’elle avait le meilleur système de santé, le meilleur système éducatif, le meilleur système social, une soi disant exception culturelle, la meilleure gastronomie, les meilleurs trains, les meilleurs avions et la meilleure armée. Le problème est que tout ceci est faux. Ce n’est pas grave en soi, encore faut-il l’accepter et comprendre qu’on peut très bien vivre sans être les meilleurs en tout. Parce que là est bien tout le problème. A la faveur de la crise et des rééquilibrages géopolitiques les rustines sautent, le rideau tombe, tout cela commence à se voir et les français paniquent. Ils versent dans le poujadisme, rejettent tout ce qui ressemble de près ou de loin à une élite ou à un corps constitué, et cherchent des boucs émissaires. Mauvais mélange.
Le Front National progresse parce qu’il répond à cette panique, en apportant une réponse simple à des problèmes compliqués. Du prêt à penser pratique et efficace : si la France n’est pas ce qu’on la fantasme, c’est à cause de l’Euro et des immigrés. Si on supprime l’un et rejette les seconds, ou l’inverse c’est selon, tous nos problèmes seront résolus ; la France redeviendra enfin cette grande puissance globale qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.
La vérité est qu’il n’est aucun pays, pas même les États-Unis, qui soit ce que la France se rêve être. Cette époque est révolue, le monde ne se limite plus à une petite dizaine de pays riches et puissants qui imposent leur loi à tous les autres. La mondialisation est passée par là. On peut débattre longtemps des bienfaits et méfaits de celle-ci, de sa nature idéologique ou non, il est difficile d’ignorer qu’elle est avant tout un fait historique.
Oui, des pays que nous regardions avec condescendance il y a quinze ans à peine sont aujourd’hui des puissances économiques et politiques majeures.
Oui, le coût de l’énergie augmente du fait d’une explosion de la demande internationale.
Oui, les Chinois, les Indiens, les Brésiliens forment aujourd’hui de très bons ingénieurs et voient se développer des classes moyennes bourgeoises au niveau de vie bientôt comparable au notre.
Oui, la dématérialisation de nombreux pans de nos vies et de nos économies nous mettent en concurrence directe avec ces classes moyennes éduquées.
Oui, notre population vieillit et le financement de notre modèle social par l’unique recours à l’emprunt n’est plus une solution viable.
Oui, pour être en mesure de payer quelqu’un 1000 euros net il faut produire 1700 euros de valeur ajoutée et c’est parfois un problème.
Je ne dis pas qu’il faut renoncer à tout, dilapider le modèle social et les acquis sociaux, mais nous devons nous poser la question de nos priorités, réfléchir au périmètre d’intervention de l’État, conclure un nouveau pacte social qui soit en phase avec les réalités du monde dans lequel nous vivons et qui donne une place et un rôle à chacun, quel que soit son âge. Parce qu’il est là aussi le danger. Une génération désabusée, qui finalement a compris le monde et ses rigueurs bien plus vite que la génération de ses parents et de ses grands-parents et à qui on laisse l’ardoise des gabegies passées. Cette génération là, soit elle ne vote plus, soit elle vote désormais Front National.

Elle n’en peut plus que le pouvoir soit confisqué par ses aînés, qu’on lui interdise l’accès au marché du travail. Elle n’en peut plus de vivre dans un pays où l’ambition est vue comme une tare, où l’innovation et la création d’entreprise sont des parcours du combattant administratifs et financiers, où les banques ne leur prêtent pas parce qu’ils ont le défaut de ne pas être nés rentiers.

J’ai peu d’espoir malheureusement, car qui va régler le problème ?
La gauche est sclérosée, constituée de petits potentats locaux et d’apparatchiks déformés puis formés à la politique dans les rangs des syndicats étudiants et des mouvements de jeunesse, où toute velléité à sortir de la doxa est immédiatement sanctionnée d’un enterrement de première classe, et où l’on répète les mêmes slogans depuis 1968 sans plus même les comprendre d’ailleurs. Mais si penser c’est mal, agir, c’est encore pire ! Mieux vaut passer quelques années à s’engueuler pour savoir qui est le plus social traître des deux plutôt que de mettre son énergie au service d’un projet entrepreneurial par exemple. Vous savez, l’entreprise, ce truc qui crée des emplois. Et puis après avoir été formés tant d’années à cette école du clientélisme, les pires d’entre eux parviennent à rentrer dans l’appareil des partis, pour ne plus jamais en sortir.

La droite ne vaut guère mieux, déchirée entre le conservatisme maladif de petits notables de province et le bougisme idiot d’agités qui régurgitent et répandent la bouillie idéologique qu’on vous enseigne dans les « business school », qui pensent qu’il faut « penser en process » et gérer l’État et ses services publics comme une entreprise. Comme le grand patronat qui, loin de représenter les entreprises françaises, représente cette idéologie du profit qui ne voit même plus de problème à rémunérer le capital bien plus que le travail, alors même que ce capital n’a jamais été aussi mobile, changeant, infidèle, à la recherche du profit de court terme.

Les citoyens, eux, se complaisent dans la médiocrité ambiante. On a arrêté d’essayer de s’élever. Quand on essaie de réfléchir à la politique et à l’organisation du monde on est tout de suite qualifié de bobo, insulte aussi floue que définitive, qui exclut comme l’intello de la classe est exclu à l’école primaire. La culture, les idées, les pensées complexes sont devenues des choses honteuses. Toute idée qui ne peut se réduire en quelques phrases est devenue trop complexe pour qu’on daigne s’y intéresser, tout mot de trois syllabes fait peur, on aime et lit les essais politiques quand ils font douze pages et ne sont pas trop subversifs. Sortir du rang, c’est risquer l’ostracisme. Penser et débattre autrement qu’avec des arguments réflexes prémâchés, c’est passer pour un illuminé. La princesse de Clèves, ça ne sert à rien, et Platon c’est chiant ; circulez, il n’y a plus rien à voir.

Et les médias, par définition et étymologie n’y peuvent pas grand-chose, à supposer qu’ils essaient même. Je pourrais développer, ce serait tirer sur l’ambulance.

Bref. Sale journée. Sale humeur. Peut-être demain trouverai-je des raisons d’espérer. Je vous avoue que ce matin, je sèche.

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Un commentaire

  1. Pierre
    Le 26 mai 2014 à 20 h 38 min | Permalien

    Allez, une raison d’espérer, poussée par des citoyens et qui s’affirme chaque jour un peu plus : http://www.nouvelledonne.fr/

    C’est à nous de (re)construire notre société, d’aller de l’avant et de choisir ainsi le monde dans lequel nous voulons vivre. Trop d’erreurs ont été commises avec notre consentement implicite, désormais, il est temps de « reprendre la main » :)

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